Avec le Journaliste Bertrand K
À l’occasion de la sortie de l’album « Villa Solitude »
Bertrand K :
1. « Villa Solitude » est votre troisième album, après « Las Ilusiones » et « Hic sunt dracones ». Qu’est-ce qui a changé dans votre manière de composer et de construire votre univers musical depuis vos débuts ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
Mes deux premiers albums sont vraiment des travaux de songwriter : pour « Las Ilusiones » j’ai composé de manière très classique, en partant des musiques pour ajouter les textes ensuite – et j’ai fait plutôt l’inverse sur « Hic sunt dracones ». Mais pour « Villa Solitude », j’ai plus réfléchi en termes d’ambiance, je voulais que l’album, même s’il n’est pas réellement un concept, puisse s’écouter d’une traite, comme un très long morceau. Je me suis donc moins laissé porter par « l’inspiration du moment », si on peut dire, mais je me suis davantage contraint à respecter une certaine direction artistique en amont et à réfléchir en termes de son. Cela ne m’a pas empêché d’inclure quelques morceaux très déstructurés, comme « Edepol » ou « Vndadiem » !
Bertrand K :
2. Le titre « Villa Solitude » évoque immédiatement un lieu imaginaire et une certaine forme de mystère. Quelle histoire ou quelle image se cache derrière ce titre ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
La « Villa Solitude » existe réellement, elle se situe à Bad Gastein, en Autriche. Je l’ai aperçue de loin alors que je voyageais là-bas et immédiatement, je me suis dit que ce serait un excellent titre pour l’album sur lequel j’étais en train de travailler à ce moment-là. Il y a effectivement un aspect mystérieux dans ce nom, et le thème de la solitude est quelque chose qui revient souvent dans mes textes. L’autre point intéressant est que c’est un titre qui peut se comprendre en France comme à l’international.
Bertrand K :
3. Votre musique mélange post-rock, pop, prog, post-punk et metal. Comment trouvez-vous l’équilibre entre ces différentes influences sans perdre votre identité artistique ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
J’aime à penser que mon identité musicale réside justement dans cette hybridation. J’aime beaucoup de choses différentes, et je prends ce qui m’intéresse dans chaque style, en fonction de ce que je veux exprimer à un moment donné. Bien sûr c’est normal pour des magazines, pour des critiques de vouloir définir les artistes, de vouloir les classer pour pouvoir proposer la musique au public susceptible d’être intéressé. Mais cloisonner les musiques, les genres, ça ne me paraît pas souhaitable, c’est ennuyeux et réducteur.
J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour des artistes comme David Bowie, Peter Hammill, Peter Gabriel, Dead Can Dance, le Pink Floyd des débuts, ou de manière plus contemporaine Steven Wilson ou System of a Down, pour ne citer qu’eux : ils n’ont jamais cherché à proposer une musique figée, ont toujours mélangé des ingrédients très divers dans leurs albums.
J’ai bien conscience que dans « Villa Solitude », des morceaux qui alternent tant de passages et de genres différents comme dans « Lightnings » ou « Vndadiem » peuvent être difficiles à digérer la première fois, mais j’espère que plusieurs écoutes permettront aux auditeurs et auditrices de comprendre la cohérence, d’y trouver du plaisir et d’avoir envie d’y revenir. En tout cas, d’un point de vue personnel, je tiens à faire de la musique qui ne ronronne pas, qui me tient éveillé.
Bertrand K :
4. « Villa Solitude » semble particulièrement marqué par les atmosphères urbaines, dystopiques et mélancoliques. Qu’est-ce qui vous attire dans ces paysages et ces histoires de villes imaginaires ou fragilisées ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
J’ai toujours aimé ce genre d’atmosphères, les BD d’Enki Bilal, la science-fiction dystopique, les séries policières nordiques ou polonaises se déroulant dans des paysages désolés et des rues vides… On est pris dans autre chose, saisi par le froid et une sorte de « tristesse exotique », c’est-à-dire qui n’est pas la nôtre, qu’on n’est pas réellement obligés de partager. Et comme après un thriller ou un bon film d’épouvante, une fois que c’est fini on est content de revenir à la réalité, on apprécie peut-être mieux ce qui dans notre quotidien nous semblait ennuyeux ou banal avant l’expérience.
Bertrand K :
5. Des titres comme « Leaving Diaspar », « Okhta-Tsentr » ou « Candlelight City » semblent chacun raconter un décor différent. Comment naissent les images et les récits qui accompagnent votre musique ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
Diaspar est une référence à un classique de la SF, La Cité et les astres d’Arthur C. Clarke, dans lequel le personnage principal doit braver pas mal d’épreuves avant de se libérer de cette cité (Diaspar) qu’on lui présente comme sûre et parfaite, mais qui se révèle une allégorie de ce qu’on appellerait aujourd’hui le techno-fascisme.
Cela me semble très actuel. « Oktha-Tsentr » répond exactement à ce titre, vous avez raison de les comparer : le lieu existe réellement, c’est une improbable ville appelée aussi Lakhta ou Gazprom City, un épouvantable lieu de fin du monde géré par Gazprom non loin de Saint-Pétersbourg. Après avoir lu il y a longtemps un article de journal, j’avais écrit un texte là-dessus, et cela n’avait rien donné à l’époque. Mais avec la guerre déclenchée par la Russie, tout cela a repris du sens : j’ai donc remanié le texte, l’ai mis en musique, et il a trouvé sans problème sa place dans l’album. Quant à « Candlelight City », il s’agit de Kyiv, ou si l’on veut de tout autre ville en Ukraine où du fait des bombardements les gens sont parfois obligés de s’éclairer à la bougie, comme au Moyen-Âge.
J’ai pas mal d’amis artistes ukrainiens : ce titre leur est dédié. Je pense à eux à chaque fois que je le joue.
Bertrand K :
6. Vous revendiquez aujourd’hui une approche plus instrumentale et vintage. Pourquoi cette évolution était-elle importante pour vous sur cet album ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
C’est une évolution qui me semblait naturelle, mais qui correspond aussi à mes goûts du moment : il y a des exceptions bien sûr, mais je me suis un peu lassé des musiques où la voix est placée très en avant. Je trouve ça un peu envahissant, en tant que musicien et auditeur j’ai besoin de plus d’espace pour les instruments. Je pourrais d’ailleurs dire la même chose des solos de guitare. De nombreux artistes post rock ou post metal, quand ils intègrent des vocaux, choisissent de les placer plus en retrait aujourd’hui.
Je trouve ça intéressant, ça fait écouter la musique différemment. Et en ce qui concerne mon travail, c’est aussi une question de lisibilité si on peut dire : si on prend par exemple les passages lourds de « Lightnings », entre la densité des arrangements, la puissance du son, la dissonance qui n’est jamais loin et des textes en français qui peuvent paraître un peu obscurs… eh bien, c’est beaucoup demander aux auditeurs ! C’est donc bien de laisser l’ensemble « souffler » un peu et d’avoir moins de chant.
Quant à l’aspect vintage, c’est une décision que nous avons prise en commun avec Florent Morel, l’ingénieur du son qui m’accompagne depuis le premier album, en réaction au « tout numérique » de beaucoup de productions prog ou metal d’aujourd’hui : revenir à un son plus chaleureux, plus authentique, laisser de la place au souffle et, pourquoi pas, à l’erreur – aux antipodes de la musique créée par IA, pour le dire clairement.
Bertrand K :
7. Vous citez notamment Kauan, A Noend of Mine, Tábor ou Molchat Doma parmi les influences liées aux scènes d’Europe centrale et orientale. Qu’est-ce que ces univers musicaux vous apportent et comment se retrouvent-ils dans « Villa Solitude » ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
Justement, ce sont des artistes qui font en grande partie ce genre de choix de l’authenticité et du vintage, et laissent respirer la musique. Beaucoup de groupes et artistes d’Europe de l’Est ou d’Europe centrale ont à mon sens un rapport plus frais, plus authentique à la création, ainsi qu’une volonté de recherche sonore qui me parle vraiment. Et ce sont bien souvent des artistes qui fusionnent les genres, sans essayer de rentrer dans telle ou telle catégorie. Leur liberté de création est une source constante d’inspiration. Dans « Villa Solitude », je cherche à rendre hommage à Kauan et à Tábor dans « Lightnings », à A Noend of Mine dans « Candlelight City », et à Molchat Doma (de manière très explicite, d’ailleurs ») dans « Vndadiem ».
Bertrand K :
8. L’album réunit plusieurs collaborateurs, notamment Basile Combes à la batterie, Matthieu Gajewski à la basse et des invités au violoncelle. Quelle place accordez-vous aux échanges avec d’autres musiciens dans votre processus créatif ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
J’écris tous les arrangements, toutes les parties, sauf celles des instruments classiques comme le violoncelle ou le piano, car c’est un domaine que je ne maîtrise pas. Mais les musiciens sont libres de jouer à leur façon, de proposer des choses. Ils y sont même encouragés ! Je connais Matthieu depuis longtemps, c’est un musicien brillant avec qui j’aime énormément travailler.
J’avais envisagé de jouer pour la première fois la basse sur tous les titres pour cet album, mais sur trois morceaux, je sentais que je ne pouvais pas faire mieux que de jouer les parties de manière très scolaire, sans grand relief. C’est pourquoi je lui ai demandé de participer. Je travaille souvent également avec Polina Faustova et Artem Litovchenko, tous deux connaissent bien ma musique maintenant et je sais que je peux leur donner toute liberté pour créer leurs parties de violoncelle en fonction des démos que je leur envoie. Ils ont, l’une comme l’autre et de manière différente, un sens de la mélodie et une certaine mélancolie « slave » (tous deux sont de Kharkiv) qui sied à ravir à mon univers.
Artem collabore d’ailleurs régulièrement avec moi sur mon autre projet, électronique celui-ci : Abstrakt Lake. Quant à Basile, c’est la première fois que je fais appel à lui et j’ai adoré. Il est lui aussi brillant, et c’est tellement facile de travailler avec lui ! On a d’ailleurs remis ça pour le prochain album.
Bertrand K :
9. « Villa Solitude » oscille entre mélancolie et espoir, avec l’idée que la solitude n’est peut-être qu’apparente. Quel message ou quelle émotion aimeriez-vous que l’auditeur conserve après avoir écouté l’album ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
On m’a parfois dit que c’était un album très, voire trop sombre, mais je ne suis pas du tout d’accord. Mes deux premiers albums étaient certes ancrés dans un ailleurs parfois assez imaginaire, et là je voulais un album actuel – et le monde actuel, ça paraît difficile de prétendre le contraire, est très sombre. Mais il y a des notes d’espoir partout dans les chansons, à commencer par le single « Heliopolis », le titre « Edepol » ou le final « Vndadiem ». Et je pense que c’est le sens de ces nombreuses collaborations lumineuses, des voix des chanteuses Sonia, Iryna ou Ella, des passages de violoncelle, de piano, des sons cristallins de mandoline ou de domra.
Il n’y a pas réellement de solitude, c’est un projet qui a impliqué de nombreuses personnes, et tous ces gens sont là pour apporter leur présence. C’est aussi le sens des nombreux field recordings, incluant des voix ou des sons urbains, disséminés un peu partout dans l’album.
Bertrand K :
10. Pour terminer, quels sont vos prochains projets après « Villa Solitude » ? Avez-vous envie de défendre l’album sur scène, de collaborer avec d’autres artistes ou de commencer déjà à imaginer la suite de votre aventure musicale ?
👉 Réponse de Bruno Karnel :
J’aimerais défendre l’album sur scène, avec Basile à la batterie et Florent aux manettes, mais aujourd’hui, c’est difficile pour un artiste solo indépendant de préparer une tournée pour jouer dans de bonnes conditions : le coût est important, et beaucoup de petites structures en France, à même d’accueillir des projets un peu en marge comme le mien, ont perdu leurs subventions.
Soit elles ont fermé, soit elles se rabattent sur une programmation plus mainstream. Je prépare néanmoins un set acoustique, car la plupart des morceaux de l’album sonnent bien dans ce contexte, et on verra ce qui se passe. Nous avons déjà enregistré le quatrième album, un concept dont le titre est « Brno-Vilnius » qui est actuellement en cours de mixage et développe les expériences de « Villa Solitude ».
Il s’agit d’un album dont le fil conducteur est librement inspiré de mon histoire familiale, en Prusse orientale. Je travaille également sur quelques reprises, suite à des demandes de labels pour des compilations. Et j’ai de nombreux autres projets, comme Abstrakt Lake, une musique ambient / downtempo fondée sur du field recording et de l’électronique vintage, qui se développe bien ces derniers temps. Un EP 3 titres, « The Lessay Event », sort le 21 août sur mon propre label Baba Yaga Records. Pas le temps de m’ennuyer ! Merci beaucoup à vous en tout cas !
Merci, Bruno Karnel, pour cet échange.
Distribution : Label Bitume Productions.
Site officiel : www.brunokarnel.com
Contact/booking : detoursversbk@gmail.com


